Il y a cinq ans, on ne parlait pas encore à des machines comme on parle à des gens. Ou en tous cas, pas comme ça. Pas avec cette fluidité-là.
On a normalisé ce que l’on pensait impensable, sans vraiment s’en rendre compte. C’est ça, la première vitesse, je crois. Celle qu’on ne voit plus parce qu’elle est déjà derrière nous. Intégrée comme une habitude.
Pendant ce temps, une autre vitesse avance elle aussi. Mais dans un autre sens.
Les systèmes de santé qui s’effritent. Le logement qui devient un privilège. Les droits, des femmes, des corps, des peuples, qui reculent sans bruit, presque administrativement. La solitude qui augmente pendant qu’on s’hyper-connecte. La capacité à penser par soi-même qui s’érode doucement, confortablement.
On avait la sensation d’une promesse : que l’une compenserait l’autre. Que la technologie résoudrait, aiderait, soignerait. Que l’accélération produirait du progrès, le vrai, celui qui compte.
Elle n’a rien résolu. Elle a juste creusé l’écart.
Et c’est là, dans cet écart, que vit la « dystopie réelle ». Pas dans les robots. Pas dans les scénarios catastrophes. Dans la coexistence silencieuse de ces deux mouvements contraires : l’un qu’on célèbre, l’autre qu’on documente sans agir.
On sait. On voit. On continue.
La question que je ne sais pas encore comment poser, et à laquelle je ne sais répondre, c’est : jusqu’où peut s’étirer cet écart avant que quelque chose cède ?
L’autre vitesse
Des étudiants qui font la queue devant des banques alimentaires. Des gens qui travaillent pour payer leur essence pour aller travailler. Des classes de quarante-cinq élèves. Des soignants en déroute, épuisés d’un système qui les a applaudis un soir de confinement avant de les renvoyer à leurs conditions. Un SMIC qui ne permet plus de se loger là où on travaille.
Ce ne sont pas des anecdotes. C’est le mouvement de fond.
Pendant qu’on célébrait l’accélération, quelque chose d’autre s’est mis en marche, plus lentement, plus silencieusement, plus insidieusement. Comme une érosion. Pas un effondrement spectaculaire ou romanesque, rien qui justifierait l’alarme. Juste un rétrécissement progressif de ce qu’on pensait acquis.
Les médias factuels sont devenus des médias d’opinion. L’information s’est fragmentée, polarisée, jusqu’à ce que le factuel lui-même devienne suspect. La bouffe produite en excès part à la poubelle pendant qu’on surcharge les sols de phytosanitaires pour en produire plus. Pas mieux. La fast fashion habille tout le monde deux semaines, puis encombre les décharges pour des décennies. Le corps absorbe ce que le système produit : cancers, perturbateurs, saturation. Et les gosses, nés avec un écran dans la main, hyper-connectés, surinformés, qui ne se parlent plus vraiment en face à face, mais qui savent tout des uns et des autres par la fenêtre de réseaux qui ne montre que le mieux du plus.
Le lien. Le corps. Le réel. Variables d’ajustement.
Et dans ce brouillard, un tour de passe-passe s’est opéré : on a appris à regarder celui d’à côté, « les gens qui profitent », plutôt que ceux qui, au sommet, payent proportionnellement moins d’impôts que le reste. L’Institut des politiques publiques l’a calculé : en 2025, les 1% les plus riches en France paient un taux effectif d’imposition inférieur à celui des classes moyennes.
« Les gens, on leur laisse juste assez pour qu’ils aient peur de le perdre… »
Profiter de quoi
Il y a un argument qu’on entend souvent : « Les très riches créent de l’emploi. Sans eux, tout s’effondre. S’ils partaient, ce serait pire. »
Peut-être.
Mais il y a une autre question, plus ancienne, qu’on a quelque part oubliée en chemin. On a longtemps espéré que la machine nous libérerait du labeur, comme le rêvaient déjà André Gorz (Métamorphoses du travail) ou David Graeber (Bullshit Jobs), qui voyaient dans l’automatisation une promesse de temps retrouvé. Mais la productivité a explosé, les gains sont allés ailleurs, et on travaille autant, sinon plus. Ivan Illich (La Convivialité) avait prévenu : la technologie, si elle n’est pas maîtrisée, devient un outil de dépendance plutôt que d’émancipation.
Alors la question reste : Profiter de quoi ?
On n’a jamais vraiment répondu à ça. La productivité a augmenté. Les gains sont allés ailleurs. Et on travaille autant, sinon plus qu’avant. La machine n’a pas libéré le temps. Elle a juste déplacé la contrainte.
Alors la vraie question n’est peut-être pas « qui crée l’emploi ». C’est : pourquoi travaille-t-on, et pour que ça serve à qui ?
Et maintenant ?
On ne peut pas dire qu’on ne sait pas.
On sait que les données qu’on produit, qu’on cède, qu’on oublie d’avoir cédées, alimentent des systèmes qui nous dépassent. On sait que chaque interaction, chaque scroll, chaque conversation avec une machine a un coût : énergétique, politique, humain… On sait que la technologie n’est pas neutre. Elle a des architectes, des intérêts, des directions.
Alors peut-être que la résistance commence là. Pas dans le rejet, c’est trop tard, et ce serait mentir. Mais dans le choix. Utiliser avec parcimonie. Comprendre ce qu’on donne avant de le donner. Revendiquer une souveraineté sur ses données comme on revendiquerait une souveraineté sur son temps, sur son attention, sur sa pensée.
Ce n’est pas suffisant. Ça ne comblera pas l’écart. Mais c’est refuser d’être passif dans un système qui prospère sur notre passivité.
On sait. On voit. On finit par se demander, entre nous, qui est du bon côté de l’histoire.
Cette fois, peut-être, on fait quelque chose.