(le récit précède toujours le réel)
Pour résumer
Les agents IA existent, mais le récit va plus vite que la réalité. LinkedIn vend des révolutions propres et instantanées, alors que sur le terrain on construit des systèmes : données, gouvernance, cas limites, maintenance. L’IA n’efface pas la complexité, elle la déplace — et la “prod turbo” crée souvent l’illusion d’une recette. Le vrai signal de maturité n’est pas d’annoncer le futur, mais de le stabiliser, itération par itération.
- Je construis des agents IA
- LinkedIn comme réalité parallèle
- La bulle narrative tech est un classique
- « Pourquoi on n’a pas encore notre ChatGPT ? »
- Un agent IA ne commence pas par l’IA. Il commence par le réel.
- La prod turbo et l’illusion de la recette
- Un cycle qu’on a déjà vécu : cloud, no-code, crypto… et Minitel
- Le coût psychologique : être en avance et en retard en même temps
- Ce que je crois : l’IA comme amplificateur, pas comme employé
- Le vrai signal n’est pas d’annoncer le futur. C’est de le construire.
Je construis des agents IA
Je construis des agents IA. Et c’est précisément pour cette raison que je ne crois pas au “grand remplacement” des humains par des agents. Même plus par posture morale, mais plutôt par observation. Dès qu’on sort du discours, dès qu’on met les mains dans un projet réel, la promesse se recompose : l’IA ne supprime pas la complexité, elle la déplace. Elle accélère certaines tâches, oui. Elle élargit le champ du possible, oui. Mais elle ne transforme pas, d’un coup, une organisation en machine autonome. La réalité n’est pas un bouton “Enable AI”.
LinkedIn comme réalité parallèle
Et pourtant, il suffit d’ouvrir LinkedIn pour se retrouver dans une réalité parallèle : celle où l’automatisation est instantanée, où l’agent est “autonome”, où l’entreprise devient “self-service”, et où l’on “supprime” des équipes entières avec une assurance tranquille. Le futur, dans ce récit, est déjà là — propre, stable, rentable. Ce n’est pas seulement une exagération. C’est un genre littéraire.
La bulle narrative tech est un classique
Je pense de plus en plus que nous vivons une phase connue : le moment où une innovation réelle est recouverte par une bulle narrative. Gartner l’a théorisée depuis longtemps sous une forme que beaucoup connaissent : un déclencheur technologique, un pic d’attentes surdimensionnées, un creux de désillusion, puis une remontée plus mature. Ce modèle est imparfait, discuté, mais utile comme boussole culturelle : il décrit moins la technologie que notre manière d’y projeter du salut.
« Pourquoi on n’a pas encore notre ChatGPT ? »
Le problème, c’est que cette bulle n’est pas qu’un bruit de fond médiatique. Elle s’infiltre dans les organisations. Je l’ai entendue en réunion, sous une forme presque innocente : “Pourquoi on n’a pas encore notre ChatGPT ?” La question est sérieuse. Elle n’est pas stupide. Elle est le produit exact de notre époque : une époque où la technologie ressemble à une décision, pas à une infrastructure. Comme si “faire son ChatGPT” était une option de roadmap, au même titre qu’un nouveau module ou une refonte de page produit.
Sauf que l’IA n’est pas un logiciel qu’on “active”. C’est un système qu’on contraint, qu’on gouverne, qu’on nourrit, qu’on maintient. Et ce que le récit efface, c’est cette partie-là.
Un agent IA ne commence pas par l’IA. Il commence par le réel.
Dans la réalité, un agent IA en entreprise ne commence presque jamais par l’IA. Il commence par le réel — et le réel est rarement prêt. Il commence par la connaissance telle qu’elle existe réellement : des documents hétérogènes, des procédures contradictoires, des exceptions devenues des habitudes, des fichiers “final_v2_def” qui survivent à trois réorganisations.
Avant même de parler “intelligence”, il faut rendre l’organisation lisible pour elle-même : structurer, trier, comprendre, clarifier, attribuer des responsabilités. Ce travail est lent, invisible, pas très glamour. Et c’est précisément pour ça qu’il est absent des posts.
La prod turbo et l’illusion de la recette
Mais la bascule, en réalité, c’est la vitesse de production et l’illusion qui vient avec. Je l’ai vécue de plein fouet en construisant une application e-learning complète : ce que l’IA m’a donné, c’est de la traction. Ce qu’elle ne m’a pas donné, c’est une recette.
Un ami développeur m’a demandé comment j’avais réussi à construire une application “en si peu de temps”. La question était technique et sincère. Elle portait la fascination actuelle pour la vitesse : le sentiment qu’on peut désormais “sortir un MVP” comme on assemble un meuble, à condition d’avoir les bons outils et le bon prompt.
Mais ce que j’ai vécu n’avait rien d’une recette. C’était une accumulation de décisions imparfaites, d’itérations, de compromis, de tests, de “ça marche, mais…”. L’IA m’a aidée, bien sûr. Elle a comprimé certaines étapes, accéléré certains allers-retours, déplacé l’effort vers la conception et la vérification. Mais elle ne m’a pas remplacée. Elle a changé la distribution du travail, pas la nécessité du travail.
Un cycle qu’on a déjà vécu : cloud, no-code, crypto… et Minitel
C’est ici que je reviens à l’idée de “vivre dans le futur par procuration”. Nous consommons des récits où tout est déjà transformé, pendant que la transformation réelle est encore en train de se construire, lentement, par couches, par systèmes, par corrections successives.
Et surtout, ce cycle n’est pas nouveau.
Le cloud n’a pas supprimé les équipes IT : il a déplacé les compétences et créé de nouvelles responsabilités.
Le no-code n’a pas supprimé les développeurs.
La crypto n’a pas remplacé les banques.
Le metaverse n’a pas remplacé Internet.
Et le Minitel — pourtant en avance, massivement adopté, ancré culturellement — n’a été qu’une étape, clôturée officiellement en 2012.
Le coût psychologique : être en avance et en retard en même temps
Ce décalage a un coût. On se sent en retard, parce que le récit va plus vite que le terrain. On se sent en avance, parce qu’on voit malgré tout des choses qui étaient impossibles il y a deux ans. Entre les deux : une dissonance. Une fatigue. Et parfois une pression sourde : celle de devoir “être à jour” sur un futur qui n’est pas encore stabilisé.
Le futur n’est pas absent. Il est juste instable.
Ce que je crois : l’IA comme amplificateur, pas comme employé
Alors, que reste-t-il quand on retire la bulle ? Il reste quelque chose de plus intéressant, et plus exigeant : l’IA comme amplificateur. Elle n’est pas un employé. Elle augmente la capacité d’un individu — et rend la rigueur plus importante, pas moins. Car une erreur amplifiée devient un incident. Une approximation amplifiée devient une décision coûteuse. Une donnée bancale amplifiée devient une chaîne de mauvaises réponses.
Autrement dit : l’IA ne supprime pas la responsabilité humaine. Elle la rend plus centrale.
Le vrai signal n’est pas d’annoncer le futur. C’est de le construire.
Peut-être que le vrai signal de maturité, aujourd’hui, n’est pas de proclamer le futur — mais de le construire. De savoir dire : “oui, ça marche”, et dans la même phrase : “voilà ce que ça coûte, voilà ce que ça demande, voilà ce qu’on doit encore stabiliser”.
Le futur a besoin de moins d’annonces. Et de plus de systèmes.


