La procrastination cérébrale à l’ère du tout-génératif

Mélange de carnet de pensée et de mini-essai introspectif

Je deviens experte en esquives mentales. J’ouvre un prompt comme on avale un anxiolytique léger : pour que la pensée cesse de faire bruit. Je travaille beaucoup, mais je diffère l’essentiel : me confronter à ce que je veux vraiment dire. L’IA soulage la charge opérationnelle et alourdit le reste : la décision, le sens, le courage d’assumer une idée. Je ne remets pas l’écriture à demain. Je remets la pensée à plus tard.

Le confort qui tétanise

Je fais un métier où il faut nommer vite, beaucoup et bien. L’IA générative a d’abord été une délivrance : moins de temps à fabriquer des premiers jets, plus d’espace pour réfléchir. Mais l’espace ne s’est pas rempli de pensée. Il s’est rempli de tâches supplémentaires. Plus je déléguais l’exécution, plus on m’en confiait. La productivité m’a rendue performante et paradoxalement hésitante : j’avance, mais je suspends le moment où je tranche. Ce report n’est pas de la paresse. C’est une procrastination cérébrale : je repousse l’effort de sens.

Et parfois, ce que je repousse aussi, c’est l’effort d’apprentissage.
Je ne sais pas faire, alors je fais faire.
La délégation cognitive devient un automatisme : l’IA ne sert plus à accélérer ce que je sais, mais à éviter ce que je ne maîtrise pas encore.
Le problème, c’est que l’on ne monte pas en compétence par procuration.
On s’éloigne du geste, du raisonnement, de l’intuition lente.
L’outil apprend pour moi, à ma place, et je me contente de relire les conclusions.
Ce n’est pas une paresse consciente — c’est une économie du temps qui érode la mémoire des savoirs.
À force de générer sans comprendre, on devient utilisateur d’intelligences étrangères.

Cette désintermédiation du savoir est la nouvelle fracture cognitive : nous avons accès à tout, mais nous n’assimilons plus rien. Le temps autrefois consacré à comprendre s’évapore dans le flux des productions. Nous consommons des synthèses comme on respire des données : vite, sans digestion.

Il m’arrive de rester figée devant un prompt. Non pas par manque d’idées, mais par excès de possibles. La tétanie mentale n’est pas l’absence de ressources ; c’est la saturation du système. Trop de signaux, trop d’attentes, trop d’options. Dans ce brouillard, demander à la machine “une base” devient un geste réflexe. Le soulagement est réel. La dépendance aussi.

Phénoménologie d’une esquive : externaliser le doute

Description du geste. Je formule une intention, l’outil déroule. Ce qui est contourné n’est pas le travail, mais la friction cognitive : hésiter, éliminer, choisir. La génération pré-remplit l’espace symbolique, comme un meuble posé au milieu d’une pièce : on circulera autour. On ne poussera plus les murs.

Effets mesurables dans mon quotidien :

  1. Compression du temps de maturation. La latence mentale (ruminer, laisser infuser, revenir) se réduit.
  2. Déplacement du coût cognitif. Moins d’effort d’activation, plus d’effort d’évaluation. Lire, cribler, arbitrer.
  3. Illusion de clôture. Un texte existe ; donc “c’est avancé”. Le statut d’esquisse devient livrable par défaut.

C’est ici que la tétanie apparaît. Dans le flux accéléré, la décision finale se renvoie de micro-tour en micro-tour. On itère sans engager. La pensée se tient à distance d’elle-même. Le résultat est fonctionnel, parfois bon, rarement nécessaire.

Hypothèse de travail : la procrastination cérébrale est une stratégie d’économie psychique dans des environnements de demande infinie. On économise le doute au profit de livrables. Le système récompense l’output, pas la consistance interne.

L’hyperproductivité fabrique des cerveaux immobiles

Côté entreprise, la métrique reine est la cadence. L’IA agit comme un multiplicateur : plus de drafts, plus de decks, plus de messages. La promesse tenue est la vitesse. Le prix payé est l’indétermination. On itère davantage parce que l’itération coûte moins. On décide moins parce que chaque décision expose davantage.

Trois mécanismes observables :

  1. Multiplexage des rôles. Chacun devient multi-tâches. Le cerveau commute, perd la continuité narrative, compense par des générateurs.
  2. Inflation des attentes. Ce qui prenait un jour doit prendre une heure. Le gain se transforme en dette chronique.
  3. Érosion du sens. On optimise la chaîne de production sans interroger la finalité. Sprint vers où ? Vers un indicateur toujours reconduit.

Conséquence subjective : un burnout cognitif discret. Pas l’effondrement spectaculaire, mais une ossification intérieure. On avance beaucoup pour éviter d’affronter la question centrale : qu’est-ce qui mérite d’être produit, au prix de quoi, et pour qui ? Dans ce contexte, la procrastination cérébrale est moins un défaut individuel qu’une réponse adaptative à un milieu qui valorise la vitesse sur la vérité des intentions.

La vitesse contre le sens

L’accélération ne se mesure plus à l’échelle de la production, mais de la pensée.
Je vois chaque jour des cerveaux en surcharge chercher refuge dans la rapidité, comme si aller vite dispensait de ressentir la fatigue.

La vitesse anesthésie autant qu’elle surstimule.
Elle engourdit la pensée tout en excitant le système nerveux.
Le corps croit avancer, le cerveau croit produire, mais en réalité tout tourne à vide.
Ce trop-plein d’activité mentale masque un appauvrissement du sens.
On n’est plus fatigué de faire : on est fatigué d’être sollicité.

L’entreprise moderne célèbre la réactivité : répondre vite, livrer tôt, rebondir sans délai.
Mais ce réflexe permanent empêche la décantation.
Or, le sens naît de la décantation.
À force de remplir le temps, on le supprime.
À force d’optimiser, on neutralise l’intuition, cette part non mesurable de la pensée qui fait le lien entre les choses.

Le résultat, c’est une société en sprint permanent vers un horizon flou.
L’IA, dans ce contexte, n’est pas coupable — elle est révélatrice.
Elle expose l’absurdité du système : si tout peut aller plus vite, alors rien ne justifie de ralentir.
Le progrès devient un devoir, non une direction.
La productivité n’est plus un moyen, mais une identité.

Et dans cette confusion, je sens parfois le sens me glisser entre les doigts.
Je termine une tâche (ou je la laisse doucement mourir dans les limbes d’une to-do sans fin), j’en commence dix autres.
Les journées s’additionnent, mais ne s’impriment plus.
Tout est fluide, tout est efficace, et pourtant plus rien ne marque.
C’est cela, peut-être, la forme contemporaine du vide : une efficacité sans empreinte.

Réapprendre la friction mentale

J’essaye.

J’essaie de réintroduire de la lenteur.
Pas celle du loisir, mais celle de la pensée qui résiste.
Je m’interdis parfois le réflexe du prompt.
Je laisse revenir la gêne, l’incertitude, la rature.
J’accepte de ne pas savoir où je vais, de tourner autour d’une idée sans la figer.
Ce n’est pas confortable.
Mais c’est dans cet inconfort que se reforme une qualité d’attention que la vitesse avait dissoute.

Le cerveau, comme le muscle, a besoin de résistance pour se renforcer.
Or, tout dans notre environnement numérique conspire à la supprimer.
L’IA nous tend des raccourcis avant même que nous ayons cherché la porte.
Elle nous fait croire qu’apprendre, c’est accéder.
Mais comprendre, c’est ralentir.
C’est rester longtemps dans la zone d’imprécision avant la clarté.

La friction, c’est l’effort invisible de l’esprit : cette tension entre ce qu’on sait et ce qu’on pressent.
Supprime-la, et il ne reste qu’une succession de conclusions creuses.
La vitesse sans résistance ne crée pas du mouvement : elle fabrique de l’érosion.

Je crois qu’il faut réapprendre la sobriété cognitive.
Penser moins souvent, mais plus profondément.
Se protéger du réflexe de “réponse immédiate”.
Cultiver la lenteur non comme refus du progrès, mais comme hygiène mentale.
La lenteur n’est pas un frein. C’est un filtre.
Elle permet de distinguer ce qui mérite d’être pensé de ce qui ne fait que passer.

La lucidité comme acte de résistance

J’ai peur du confort qu’elle installe.
De cette douce abdication de l’effort intellectuel sous couvert d’efficacité.
De cette nouvelle forme de fatigue : celle d’un cerveau qui s’exécute parfaitement mais ne comprend plus ce qu’il fait.

La procrastination cérébrale n’est pas un défaut personnel.
C’est un réflexe d’adaptation dans un monde où la pensée lente devient suspecte.
Nous avons appris à tout déléguer — sauf la responsabilité du sens.
Et c’est peut-être là que se joue notre marge de liberté : dans la façon de choisir quand et pourquoi penser encore par nous-mêmes.

La lucidité devient alors un acte de résistance.
Résister, c’est garder en soi une zone de lenteur, une réserve de silence.
C’est accepter que tout gain de temps soit une perte potentielle de profondeur.
C’est refuser que l’intelligence devienne un service externalisé.

Penser prend du temps, et ce temps-là n’est pas du temps perdu.
Parce qu’au fond, ce n’est pas la lenteur qui nous menace,
c’est l’amnésie.
Et qu’un cerveau qui ne prend plus le temps de penser finit par travailler sans savoir pourquoi.

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